Université d’été de Castres : les enjeux du digital et l’apport du numérique dans la santé animale 

par Annick VALENTIN-SMITH*

L’Université d’été de la e-santé accueillait le 6 Juillet à Castres, deux sessions consacrées à la e-santé animale autour des questions de savoir pourquoi et comment le digital va modifier l’écosystème de la santé animale dans les prochaines années. Si des progrès ont déjà été réalisés grâce à des solutions digitales originales et innovantes, le marché émerge à peine et il va bouleverser les rapports existants entre les professionnels de la santé animale, les animaux et leurs propriétaires.

La question animale gagne aujourd’hui en médiatisation et en visibilité, mais reste encore débattue entre diverses approches, et son devenir est incertain puisque soumis aux aléas sociologiques et économiques. Sa gestion sera-t-elle pacifiée ou conflictuelle ? Ce thème a été débattu en envisageant cinq scénarios prospectifs pour les quinze prochaines années :

  • Un rapport économe à l’animal
  • L’animal intégré
  • Les animaux comme variable d’ajustement
  • L’animal idéalisé et exfiltré
  • Une question animale éclatée

On peut remarquer que seul le 2ème scénario envisage un avenir où les animaux sont plus présents, plus nombreux, plus visibles et interagissent avec l’homme, sans conflits croissants. Ces scénarios ont été récemment publiés dans Le rapport homme-animal : cinq scénarios à l’horizon 2030, Analyse n° 95, novembre 2016 (http://www.agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/analyse951611.pdf).

On constate néanmoins à ce jour qu’en parallèle du courant d’humanisation du marché des animaux de compagnie se développent un peu partout dans le monde des services concernant la santé et le bien-être. Cette évolution questionne la place que le chat et le chien prennent dans nos sociétés avec la part croissante des soins que leurs maîtres leur apportent au-delà de leur alimentation. Ainsi de nouveaux produits et services (géolocalisation, systèmes de suivi d’activité, surveillance, gamelles connectées, …) font leur apparition aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, ce qui participe à la réflexion de la profession vétérinaire sur son futur.

L’animal communicant

Les technologies du numérique viennent augmenter les capacités de connaître, de suivre, d’interpréter et donc de gérer les données issues des animaux. En passant à un modèle de traitement des données en continu basé sur un triptyque : information (disponible à tous potentiellement) / produits (diagnostic, médicament, dispositif) / services (vétérinaire), il doit en résulter une amélioration de la qualité des soins, une médecine vétérinaire plus prédictive, un meilleur suivi des traitements et des effets indésirables, et aussi une évaluation en continu des médicaments (pharmacovigilance). C’est l’entrée dans l’ère de la médecine des 4 P : préventive, prédictive, personnalisée et participative. Grâce aux capteurs dont il sera équipé, l’animal jusqu’à présent muet va devenir communicant et pouvoir livrer des données objectives à son propriétaire et à son vétérinaire. Par ailleurs, la présence de capteurs dans les élevages va permettre la traçabilité et la transparence que les consommateurs demandent : moins de défiance et plus de confiance dans les méthodes d’élevage. Pour l’industrie vétérinaire, le numérique modifie profondément et modifiera encore davantage les modèles économiques ainsi que les relations avec les clients.

Vetfuturs France

Face à ces changements majeurs, il est apparu nécessaire que la profession vétérinaire prenne le temps de la réflexion en analysant le contexte dans lequel elle évolue aujourd’hui pour préparer et créer son avenir plutôt que de le subir. C’est ainsi qu’est né en 2016 le projet Vetfuturs France porté par le Conseil national de l’Ordre et le SNVEL. La profession vétérinaire évolue dans un monde en pleine mutation. Le temps s’est accéléré, les progrès scientifiques et techniques sont foudroyants, les informations arrivent en masse et instantanément. Le vétérinaire fait face à des clients dont les valeurs ont changé. Il doit en permanence adapter son savoir-faire, son savoir être dans un environnement économique instable. L’avenir qui semblait assuré pour des décades il y a vingt ans est désormais beaucoup plus imprévisible et incertain. Des questions se posent pour la profession : A qui appartiennent les data ? Quid du big data ? Et du smart data ? Va-t-on vers une « ubérisation » de la profession ? L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer le vétérinaire ou peut-elle enrichir le contenu de sa fonction ? Ainsi, la question n’est pas, « Vais-je subir une disruption ? », mais « Quand vais-je la subir ? », et « Sous quelle forme et comment vais-je être affecté ? ». La journée du 10 novembre 2017, consacrée à Vetfuturs, lors du Congrès ordinal de Nancy tentera de répondre à ces questions.

Crises sanitaires

L’actualité récente a montré que les crises sanitaires animales sont une menace majeure pour la santé des animaux mais aussi pour la santé humaine. Les solutions digitales ont permis de renforcer les systèmes d’alerte et la gestion des crises sanitaires en permettant la diffusion rapide et large des informations dès la détection d’un foyer suspect. Cette détection des foyers est plus précoce, la transmission des données entre les différents maillons de la chaîne est plus sûre et plus rapide, et notamment la mise en commun des données entre les différents pays et, dans les zoonoses récentes, entre les instances santé humaine et santé animale (Organisation mondiale de la santé animale – OIE et Organisation mondiale de la santé -OMS). Quelles sont les solutions digitales actuellement sur le marché à vocation santé pour les animaux ?

Digital et santé des bovins

Le concept d’élevage de précision émerge depuis plusieurs années, notamment dans les exploitations bovines. Son développement s’explique par la disponibilité de nouvelles technologies dans les domaines de la microélectronique, de l’informatique, des télécommunications et des nanotechnologies, mais aussi par le besoin des éleveurs d’accroître la productivité et l’efficience de leurs élevages. L’élevage de précision est utilisé en élevage bovin laitier pour le pilotage de l’alimentation, la détection des troubles infectieux et métaboliques et/ou la surveillance des évènements liés à la reproduction. L’élevage bovin laitier est très connecté puisque 70% des éleveurs de vaches laitières sont connectés, et 90% des exploitations importantes sont connectées. Ce chiffre a doublé depuis 2010. Une enquête réalisée en 2015 auprès de 772 éleveurs laitiers a montré que le frein principal à l’adoption de l’élevage de précision est le coût de cet investissement, alors que le gain en confort de travail et en confort de vie personnelle sont les principales motivations. Les résultats sont connus et parlent d’eux-mêmes : pour la détection des chaleurs chez la vache laitière, l’éleveur les détecte dans 50 % des cas, les solutions connectées dans 80% des cas et on arrive à près de 100 % lorsque l’éleveur s’associe aux capteurs. La limite n’est pas le capteur mais le traitement des données qu’il produit et surtout sa transformation en information pertinente. Les bénéfices financiers ne sont pas évidents mais ces solutions peuvent permettre que se maintiennent des productions animales et pourraient même rendre le métier d’éleveur plus attractif.

Digital et santé des chevaux

La filière équine attire depuis quelques années de nombreuses start-ups. Un cardio-fréquencemètre embarqué, un livret de santé dématérialisé ou un chatbot vétérinaire, quelle utilité pour un cheval ? La filière équine s’approprie les nouveaux outils du numérique pour améliorer le bien-être, la santé et la performance des équidés. Les facteurs clés de succès pour le déploiement de la e-santé dans la filière équine sont maintenant bien identifiés. Les intégrer dès le départ est indispensable : penser usage plutôt que technologie, ne pas oublier les hommes (propriétaires, vétérinaires,… ), intégrer la règlementation et trouver un modèle économique viable. Et surtout, ne pas vouloir faire du cheval un animal bionique !

De nouvelles solutions arrivent. Les animaux peuvent être équipés de nombreux capteurs qui mesurent leur activité, leur température et bien d’autres paramètres biologiques. Les données capturées vont se transformer grâce aux algorithmes en informations pertinentes et vont permettre d’alerter. Des opportunités existent et le marché se développe à grand pas. Il y a de fortes attentes et les prix devraient être revus à la baisse. Si la législation et la règlementation ne sont pas aussi poussées qu’en santé humaine, les données de santé animale ne sont pas soumises aux mêmes contraintes. Bien que la demande des propriétaires soit forte, l’achat n’est encore que très rare et l’utilisation souvent très limitée dans la durée. La caution des vétérinaires serait un levier puissant. Gadget ou utile ?  Il n’en reste pas moins que le premier frein à l’utilisation large de ces solutions reste de très loin leur fiabilité. Faut-il une règlementation ? Ou des essais cliniques ? Un label de qualité ? Toutes ces questions restent posées, mais des solutions sont déjà trouvées : le digital et la santé animale ont démontré leur synergie.

 

Pour en savoir plus

Et vous pourrez retrouver toutes les interventions de l’université d’été de Castres sur la e-santé dans leur intégralité en vidéo dans quelques semaines sur le site TV-esante.com.

 

* Annick VALENTIN-SMITH, vétérinaire et titulaire d’un MBA digital, est la responsable et la co-animatrice du programme de l’Université d’été sur la e-santé animale.

Interview d’Emmanuel Thébaud, Directeur communication et marketing de Coveto

Le point de départ de la réflexion d’Emmanuel est : Comment le Vétérinaire est représenté sur les supports de fiction ?
Au cours du temps, Emmanuel accumule les références afin d’en identifier un message commun.

Quelle est, pour toi, l’image du véto au sein du Grand Public ?

La base culturelle de l’image vétérinaire n’est pas neutre au sein de notre société. Le vétérinaire est celui qui sait parler aux animaux, son âme sœur, son ange gardien.
Ce mythe, né au XIXème siècle a trouvé sa maturité dès la fin des années 60. La série TV Daktari, si ancrée dans le mythe Vétérinaire, est restée dans les mémoires.
Même dans les émissions actuelles de Téléréalités où le vétérinaire est mis en scène, on ne peut échapper au long moment d’échange entre le vétérinaire et l’animal : il le regarde, il le touche, il lui parle, il le comprend.
Ce mythe est extrêmement positif. Bien des professions rêveraient d’une telle image.
Souvenez-vous, pour les vétérinaires non libéraux, de cette étincelle dans les yeux de votre interlocuteur qui s’allume quand vous lui dîtes que vous êtes véto ! …. et de ce désintérêt immédiat quand vous ajoutez que vous ne soignez plus les animaux….c’est une évidence, vous sortez du mythe !
Ce sentiment demeure au sein de chacun d’entre nous, même si parfois il est très enfoui. On ne se débarrasse pas comme ça de ce qui a nourri une vocation !

Est-ce qu’aujourd’hui, le vétérinaire est en phase avec son image ?

Cette question est complexe. Le Vétérinaire libéral en est certainement le plus proche. Mais il doit faire face à toutes les difficultés d’un chef d’entreprise et du relationnel client. Il n’a donc pas toujours un discours très valorisant sur son métier et s’éloigne naturellement du mythe à l’épreuve de la réalité.

Les vétérinaires en filière industrielle ou en abattoir, par exemple, ont davantage un discours en lien avec la qualité alimentaire et le fait de préserver la santé humaine. Même s’il est louable et pragmatique, le public n’est pas toujours en capacité de l’entendre…
Dans sa vision d’un vétérinaire, il le positionne d’abord, dans ces filières, dans un rôle de garant du bien-être animal.
Pour résoudre cette difficulté, il me semble que les vétérinaires devraient faire l’effort de toujours d’abord communiquer sur leur relation à l’animal, quelle que soit la filière. La communication sur la santé humaine est, bien sûr, utile et possible mais avec, en complément, de la « relation spéciale » du vétérinaire avec les animaux.

Quels sont les risques et opportunités pour notre profession ?

Le plus grand risque serait bien sûr de casser ce mythe très positif. En effet, il est très fort et protecteur car la valeur animale est très présente dans nos sociétés.
La communication vétérinaire doit donc veiller à bien l’appréhender pour éviter d’énormes quiproquos.
A l’inverse, l’émergence du dossier du bien-être animal dans l’actualité est une véritable opportunité pour les vétérinaires. L’ordre et le syndicat ont heureusement participé à positionner le véto dans ce dossier.
La communication sur le rôle du vétérinaire dans la sécurité alimentaire et la santé publique est indispensable mais attention, il faut d’abord construire son discours autour de l’animal puis expliquer les impacts sur l’homme. Même si le véto a plusieurs cordes à son arc, la majorité travaille en relation directe avec les animaux. Ne mettons pas en péril d’image le gros des troupes au nom de la diversité du diplôme.
A défaut, on risque de tuer la poule aux œufs d’or et il faudra longtemps pour reconstruire une image aussi positive d’une autre façon. Je crois même que se serait impossible.

De plus, si le véto quitte cette « niche anthropologique » (celui qui fait le lien avec les animaux), la place sera prise par d’autres : associations défense animale, comportementalistes …
Ce risque est majoré par Internet. Tout d’abord, les vétérinaires sont trop absents du net et ce pour deux raisons :
– Ils appréhendent mal le mythe du véto et vivent leur métier différemment. Les débats en ligne leur semblent souvent « à côté de la plaque ».
– Ils préfèrent se concentrer sur le concret plutôt que le discours.

Mais le risque est double :
– Internet a tendance à tout remettre en cause et donc à « grignoter » ce mythe ultra positif du vétérinaire. Les vétos seraient donc inspirés de le défendre intelligemment.
– La place privilégiée de « l’homme qui comprend les animaux » commence à être revendiquée par d’autres. C’est une énorme enjeu de légitimité pour la profession.

Le besoin de lien entre l’animal et l’homme est anthropologique et il perdurera. La société voit les vétos comme les gardiens de ce lien. Sauront-ils conserver cette image ?

Quelques références :
le Vétérinaire Rural doit construire son discours à l’adresse du Grand Public (Bulletin GTV Mai 2014).
Féminisation un atout d’image ? (Journée GTV Mai 2014)

VetFutures Europe : un plan d’action adopté en juin 2017

Le plan d’action de VetFutures Europe a été officiellement adopté par l’assemblée générale de la Fédération des Vétérinaires Européens, qui s’est tenue à Tallinn (Estonie).

En voici les principales propositions.

Thème 1 : leaders de demain
Ambition : stimuler le leadership et fournir les compétences nécessaires à la future génération de leaders
1. augmenter les compétences en leadership et en management au niveau des formations initiales et postuniversitaires
2. identifier et encourager des femmes et des jeunes à entrer dans les organisations professionnelles et à y prendre des responsabilités
3. travailler avec l’IVSA sur le leadership et la gestion des attentes des étudiants lors de leurs premiers emplois

Thème 2 : parcours professionnels structurés
Ambition : garantir des plans de carrière stimulants et gratifiants à toutes les étapes de la carrière d’un vétérinaire
4. réunir étudiants vétérinaires et diplômés depuis moins de 5 ans exerçant dans divers secteurs
5. mettre en place un centre des carrières vétérinaires et s’assurer que les étudiants sont bien préparés pour débuter des études vétérinaires
6. mieux appréhender la satisfaction professionnelle, en particulier auprès des jeunes diplômés et de ceux qui ont quitté la profession

Thème 3 : élargissement du périmètre vétérinaire
Ambition : explorer les nouvelles opportunités d’utiliser pleinement les compétences et connaissances des vétérinaires
7. continuer à promouvoir les différentes missions que les vétérinaires assument
8. mesurer l’impact économique des vétérinaires
9. voir comment « revendiquer de nouveaux territoires » (abeilles, environnement, insectes)
10. organiser un symposium « One Health » avec les médecins et environnementalistes européens

Thème 4 : activité vétérinaire rentable
Ambition : chercher des modèles économiques durables garantissant que les vétérinaires soient correctement valorisés et rémunérés pour les services qu’ils rendent
11. renouveler l’enquête démographique avec plus d’éléments financiers pour bâtir un modèle économique vétérinaire
12. concevoir un indice permettant d’évaluer le niveau de confiance dans la profession vétérinaire comparé à d’autres professions
13. décider si la FVE doit promouvoir l’assurance animalière, les bilans de santé et les plans de financement des soins
14. travailler sur la façon d’expliquer les coûts des prestations vétérinaires aux clients
15. encourager les praticiens à tendre vers des modèles économiques plus durables : éviter les revenus basés essentiellement sur la vente de produits, facturer au temps passé, valoriser la prévention, etc.

Thème 5 : bien-être de la profession
Ambition : faire du métier de vétérinaire une profession dans laquelle les vétérinaires veulent non seulement rester mais peuvent aussi s’épanouir
16. améliorer le bien-être psychologique de la profession et échanger les expériences entre pays sur ce sujet
17. organiser un atelier sur le développement de programmes de bien-être
18. définir les paramètres permettant de mesurer le bien-être de la profession dans plusieurs pays
19. soutenir le projet de bien-être « MindMatters » lancé au Royaume-Uni

Thème 6 : encourager et s’approprier l’innovation
Ambition : mettre le vétérinaire au coeur de l’innovation en santé animale et bien-être animal, et s’approprier les nouvelles technologies
20. étudier la mise en place d’un conseil de l’innovation vétérinaire en Europe

Rendez-vous est pris pour un point d’étape à la prochaine assemblée générale en novembre.

Christophe Buhot, Chef de projet VFF

Grande enquête : près de 2600 participants !

La grande enquête s’est terminée le 17 juillet et près de 2600 vétérinaires y ont contribué. Un immense merci à tous pour votre participation !
Nous sommes maintenant en train d’analyser les résultats et nous vous en ferons part très prochainement. Alors suivez nos actualités sur le blog et sur les réseaux sociaux !

Interview de Pierre Mathevet par Marine Slove : Quels sont les grands défis qui nous attendent à l’horizon 2030 ?

  • Tout d’abord, peux-tu nous présenter rapidement ton parcours?

Je suis sorti de l’ENVL en 85, puis j’ai fait 17 ans de pratique dans le Charolais. En 2003, je suis rentré chez Merial comme responsable technique vaccins Ruminants et en 2005, à la suite d’une réorganisation interne, je suis devenu directeur de la business unit ruminants et équine France. Ca a été le grand plongeon pour moi : j’ai vraiment découvert le monde de l’entreprise à ce moment là (management, planification budgétaire, gestion de la relation clients, …). J’ai quitté Mérial fin 2014 pour créer ma propre structure de consultant et faire bénéficier entre autres les praticiens de l’expérience que j’avais pu acquérir. Depuis 3 ans, j’accompagne les cliniques vétérinaires sur le développement de nouveaux services, le management, la relation clients, et la formation sur ces thématiques, ce qui est très intéressant parce je suis persuadé que les vétérinaires gagneront sur tous les plans (personnel et professionnel, en particulier dans la relation entre associés) à être mieux formés en management et en gestion de la relation humaine. Il faut dire que je suis passionné par les vétos, autant par les canins que par les ruraux et que je rêve dans un monde idéal de repartir un jour en clientèle, pour “boucler la boucle” en quelque sorte.

 

  • Quels sont les grands enjeux de la profession dans les quinze années à venir?

D’abord, il me semble important de maintenir le couplage prescription- délivrance parce que le médicament est le prolongement naturel de l’acte de diagnostic. Il implique aussi une responsabilité totale du praticien qui maîtrise tout de A à Z, avec au final un impact  positif pour le propriétaire d’animal. Et enfin parce qu’évidemment, il est une source de revenu pour l’entreprise vétérinaire. Il est primordial que notre profession soit en mesure de démontrer en permanence la pertinence du modèle français. L’ouverture du marché européen avec la réglementation européenne concernant la libre circulation des médicaments et des ordonnances dématérialisées est une autre épée de Damoclès à gérer. Le risque est de faire du médicament un objet manufacturé comme un autre, ce qui serait délétère.

Ensuite, je dirais que la révolution numérique est un autre enjeu majeur. Elle a déjà commencé avec les capacités de communication de la clinique sur les réseaux sociaux, les appareils radiologiques numériques et les scanners.  Avec l’arrivée des objets connectés, nous allons connaître une phase de changement encore plus rapide que ce que nous avions connu jusqu’à présent. Nous allons changer de métier avec l’avènement de la médecine prédictive personnalisée, de plus en plus plébiscitée par les clients. Celui qui aura accès aux données en premier et qui pourra donc intervenir en priorité aura gagné ce marché. Le vétérinaire doit en avoir conscience et faire en sorte d’être le destinataire des données générées..

Un autre enjeu majeur à mon sens est le le développement de la gestion d’entreprises qui passe par deux aspects essentiels : le management des salariés et la gestion de la relation client. Aujourd’hui, la taille des cliniques augmente, les attentes des salariés sont différentes, les clients sont de plus en plus exigeants et il faut savoir gérer toutes ses problématiques.

Enfin, il me semble que l’adéquation du numerus clausus aux besoins est également l’un des enjeux de demain. Je soulignerai l’importance d’un facteur qui me semble trop peu pris en compte : le temps de travail. Le jeune vétérinaire ne travaillera pas autant en jours travaillés par an que les vétérinaires sortants, il faut donc en tenir compte.

 

  • D’après ce que tu peux constater, quelles semblent être les attentes des jeunes vétérinaires pour le métier de demain ?

C’est une question intéressante car c’est une vraie source d’inquiétude pour moi. J’ai parfois l’impression que des crispations sont en train de se créer parce que les générations ne parlent pas le même langage. Je ne juge aucun des partis : ni les Y, ni les plus anciens, je constate seulement que les attentes des premiers ne sont pas en phase avec la manière dont les seconds les intègrent dans les entreprises.

Je pense que les jeunes vétérinaires ont besoin principalement de deux choses : de sens dans leur travail et de liberté. Ils sont dans une optique “court-termiste” car ils ont peur d’un avenir qui leur semble incertain. Ils cherchent donc du sens et du plaisir dans le travail. Cela a pour moi deux conséquences bénéfiques : la première, c’est l’augmentation du salariat qui va donner des modèles de structures plus faciles à manager et la seconde, c’est la séparation vie perso-vie pro qui va permettre de vivre un métier de manière plus équilibrée et de ne pas arriver en fin de carrière essoufflé et écoeuré par son travail.

Un problème persiste cependant, c’est le manque d’adéquation entre les attentes des jeunes vétérinaires qui ne sont parfois pas en phase avec la réalité du métier et qui peuvent donner lieu à des déceptions. L’image idéalisée du vétérinaire renvoyée par la société et par les médias est un risque important de déception lorsque les jeunes diplômés se confrontent à la réalité du métier de praticien de terrain. La place fondamentale du propriétaire, toujours  entre le véto et l’animal devrait aussi mieux être intégré dans le cursus universitaire. Ce sont là des enjeux professionnels décisifs pour mieux sélectionner et former les étudiants et limiter ainsi les déçus de la profession.

 

  • Très concrètement, quel genre d’impact la révolution numérique pourrait-elle avoir sur notre métier au quotidien?

La révolution numérique est déjà en route et elle va s’accélérer. Elle va créer des opportunités notamment avec le développement des objets connectés. Le vétérinaire va devenir garant de la bonne santé à distance et plus seulement soignant de l’animal malade, ce qui constitue un changement énorme. De nouveaux modèles sont à créer en la matière aussi bien en canine qu’en production organisée

Ces transformations profondes peuvent générer des inquiétudes, avec en tête de liste l’ubérisation de la profession qui irait de paire avec une déréglementation. C’est pourquoi il est important que les vétos se recentrent sur le métier initial, à savoir les actes et les services plutôt que sur les produits et la vente de médicaments. Le vétérinaire doit prendre les créneaux qui le concernent et notamment celui de la création de nouveaux services grâce aux objets connectés, sinon, quelqu’un le prendra à sa place. Cela demande de gérer le changement et de sortir de sa zone de confort.

 

  • Selon toi, y a-t-il des risques pour notre profession dans les années à venir? Quels seraient-ils?

Oui,  il y a bien entendu des risques. Le premier, c’est de rester dans un vieux schéma et de ne pas mesurer l’ampleur du bouleversement en cours. Le risque serait alors de ne pas s’adapter au monde actuel et de rater le tournant.

Le second risque me semble être l’ubérisation totale de la profession, une déréglementation au niveau des exigences en terme de formation initiale ce qui s’accompagnerait d’une diminution de la qualité de notre formation et donc des soins prodigués ainsi que d’une paupérisation de l’ensemble des vétérinaires.

Le dernier risque auquel je pense est l’éclatement de la profession. Aujourd’hui, il reste une certaine unité de la profession qu’il va être difficile de conserver. Il faut donc veiller à trouver des solutions qui conviennent aussi bien aux petites structures qu’aux gros centres hospitaliers, ou aux entreprises très structurées travaillant en réseaux ou en grappes locales

 

  • Quelles sont les forces des vétos dans un monde qui bouge?

Ils en ont plein, et n’en sont pas toujours conscients ! Je pense en premier à leur extraordinaire capacité à s’adapter. Ils l’ont toujours fait, surtout dans le développement de nouveaux services adaptés à la demande : la canine dans les campagnes, la radio, le petfood, le laboratoire en interne et j’en passe. Le seul bémol, c’est qu’aujourd’hui, tout va plus vite et que les vétérinaires, habitués à gérer des urgences, ont un petit peu tendance à attendre que l’urgence tombe pour réagir. Il va falloir qu’ils apprennent à anticiper un peu plus qu’avant.

Je vois aussi la place grandissante de l’animal dans la société comme un atout de taille pour l’avenir car le vétérinaire y a tout son rôle à jouer. Les créneaux du bien être animal et la relation homme animal sont des créneaux porteurs. De plus, le capital image du véto est encore extraordinairement positive. Les valeurs de dévouement, de compétence et d’empathie avec l’animal sont bien présentes et sont une de leurs grandes forces.

Pour conclure, je vais souligner que l’initiative Vetfuturs illustre parfaitement la force individuelle et collective des vétérinaires dans un monde en pleine mutation, la volonté de s’adapter non par la contrainte mais par l’anticipation Cela me semble très positif.