Pascal GENÉ (Alfort 85), Sales Executive Watson Santé chez IBM France

Créé en 2006, Watson est un puissant robot d’intelligence augmentée qui sait analyser très rapidement une multitude de données. Dans le domaine de la santé, il sait également analyser les informations concernant les patients et proposer aux cliniciens une aide au diagnostic et à la prescription, dans des domaines aussi précis que la radiologie ou l’oncologie.

Pascal GENÉ, vous travaillez actuellement chez IBM sur le projet Watson Santé. En tant que vétérinaire, pouvez-vous nous décrire comment ce robot pourrait révolutionner l’exercice de la médecine des animaux ?

Il serait assez logique que les technologies cognitives, qui ont fait leur apparition en médecine humaine il y a maintenant trois ans, se développent dans un second temps en médecine vétérinaire tout comme l’ont fait en leur temps d’autres techniques : électrocardiographie, échographie, scanner, tests génétiques, …

Pour autant, je n’emploierais pas le terme de révolution mais de transformation car certaines de ces activités pourront être assistées par de l’intelligence augmentée, comme par exemple lire des images médicales, ou poser des questions à un spécialiste très compétent… qui ne sera rien d’autre qu’un assistant virtuel.

Enfin, la différence par rapport aux technologies précitées est qu’il faudra au préalable que Watson soit éduqué à la médecine vétérinaire, et pour ce qui nous concerne, en français. Il faut du temps en médecine humaine pour cette éducation. Nous avons commencé par le cancer, mais il reste encore beaucoup à faire, dans les domaines cardio-vasculaire ou neurologique par exemple. Il faudra donc non seulement du temps pour voir tout cela arriver en médecine vétérinaire, mais aussi que des sociétés, notamment des start-ups, se chargent de développer des solutions pour le monde vétérinaire, qu’IBM ne prévoit pas ce jour d’aborder en direct.

 

Quels arguments avez-vous pour convaincre vos confrères praticiens que Watson ne va pas progressivement les remplacer, mais qu’il s’agit d’un réel outil d’aide au diagnostic ou à la prescription ?

Comme toute technologie puissante, à l’instar par exemple de l’énergie nucléaire, l’intelligence artificielle peut être utilisée pour le meilleur comme pour le pire et nécessite de ce fait que les acteurs (éditeurs, utilisateurs) soient très clairs sur leurs intentions et sur la manière dont ils la mettent en œuvre. C’est pourquoi chez IBM nous préférons parler d’intelligence augmentée pour bien montrer que c’est l’être humain qui garde le contrôle, et qu’il bénéficie d’une aide qui augmente ses propres capacités cognitives. C’est le choix de société que nous faisons pour la mise en œuvre de ces technologies.

D’autre part, cette augmentation est moins à considérer en termes de degré d’intelligence, qu’en termes de rapidité. Par exemple Watson peut lire des dizaines de millions de documents en quelques secondes. C’est donc comme un assistant, ou une myriade d’assistants, qui prépareraient le travail pour laisser au vétérinaire le cœur de son métier : la décision médicale, fondée sur son expertise, et la relation avec les animaux et les propriétaires. Du reste, aux Etats-Unis, les assistants cognitifs sont aussi utilisés pour la déclaration d’impôts !

Enfin, il ne faut pas oublier que le vétérinaire est un multi-spécialiste, à la fois en termes de domaines médicaux, mais aussi d’espèces. Il a donc nettement moins de risques de voir l’ensemble de son activité menacée par une intelligence artificielle que des spécialistes dont la seule activité est potentiellement automatisable. En revanche, certaines de ses activités le seront et le métier continuera donc d’évoluer, ce qui n’est finalement pas une nouveauté.

 

Comment l’utilisation d’un tel outil d’intelligence augmentée en médecine vétérinaire pourrait-elle impacter la formation initiale dispensée en école vétérinaire ?

De deux manières : la première en étant utilisé au cours de la formation pour que l’étudiant(e) compare son diagnostic ou sa prescription à ce que suggère l’outil ; la seconde parce que la diffusion massive de ces technologies va transformer la plupart des métiers. Il est donc nécessaire d’adapter la formation, comme elle s’est adaptée à l’essor d’Internet. Il ne sera plus nécessaire d’accumuler autant de connaissances, mais il faudra développer de la connaissance sur les connaissances, et la capacité à « sous-traiter » une partie du processus intellectuel à un outil d’assistance, tout en en gardant la maîtrise de l’ensemble.

 

Watson exploite des données « big data », terme qui fait peur, surtout lorsque ces big data sont faites de données personnelles aussi intimes que celles de la santé. Comment rassurer les utilisateurs, vétérinaires ou patients, sur leur exploitation ? Quelle articulation pour le vétérinaire avec l’obligation déontologique de secret professionnel ?

Effectivement, la collecte, le stockage et la circulation de données de santé doivent faire l’objet d’un encadrement pour éviter tout débordement. Il est essentiel de veiller à ce que des acteurs ne prennent pas possession des données sans accord explicite, et donc de connaître la politique de ceux auxquels on s’adresse (éditeurs, hébergeurs cloud, …) en matière de propriété, mais aussi de sécurité et de confidentialité, des données. Ce sont ces dernières, avec les techniques de désidentification et d’anonymisation des données, qui permettront de respecter le secret professionnel.

Pour autant, l’informatique cognitive offre d’autant plus de valeur qu’elle peut s’appuyer sur de grandes quantités de données. Il ne faut donc pas qu’un cadre trop strict limite l’innovation et la valeur dont pourraient bénéficier à la fois les patients et les praticiens.

Les vétérinaires et les instances professionnelles ont un rôle à jouer en la matière, afin de contribuer à fixer le cadre, et éventuellement comme tiers de confiance, si par exemple on mettait en place un dossier médical partagé vétérinaire. Le vétérinaire qui collectera et / ou exploitera des données patients aura le devoir d’expliquer ce qu’il fait et de recueillir le consentement explicite du propriétaire.