1/ Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Un peu atypique, depuis ma sortie de l’école de Lyon, j’ai toujours poursuivi des activités annexes en parallèle de mon exercice professionnel en clientèle. D’abord en immunologie et virologie, puis en bio-informatique appliquée à l’immunologie, enfin en data-science.

2/ Pourquoi avoir choisi cette voie après avoir exercé ?

Au bout de 25 ans d’exercice en clientèle j’ai fini par comprendre qu’il m’était impossible de partager mon temps entre mes deux passions chronophages que sont la médecine interne et la data-science. J’ai donc décidé d’abandonner la clientèle et d’entreprendre une formation en alternance à Centrale Supélec pour me donner les moyens de réussir dans la voie de la data-science.

3/ En quoi consiste le travail d’un data scientist ?

Le data-scientist est un expert créatif de la donnée. Il est responsable de la collecte, du stockage, du nettoyage, de la structuration, de l’enrichissement et de la modélisation de la donnée. Il est également impliqué dans la visualisation et la distribution de l’information issue des données.

Le data-scientist doit être curieux, ouvert et savoir travailler en transversal avec une vision globale, afin de  comprendre la stratégie de l’entreprise, la problématique des différents métiers. Cette compréhension est indispensable pour formaliser et anticiper les besoins. Sa capacité d’analyse lui permet d’extraire la valeur contenue dans les données et sa capacité de synthèse lui permet de restituer les résultats à la lumière de la stratégie de l’entreprise.

Techniquement, le data-scientist possède un bon bagage en statistiques et en machine learning. Le machine learning est une mise en œuvre actuelle de l’intelligence artificielle, par le biais d’algorithmes capables d’apprendre seuls à partir des données. Le data-scientist maîtrise les langages de programmation qui lui permettent d’adapter ses outils analytiques et d’aider à la conception des applications qui mettent en oeuvre les modèles analytiques qu’il a développés. Enfin le data-scientist sait naviguer, avec l’architecte de données, dans les systèmes de gestion de données et des processus. Il doit savoir faire preuve d’abstraction car le paradigme de stockage des données a changé avec le big data. La base de données relationnelle, construite sur un schéma définissant a priori la structure des données, évolue vers le lac de données où les données de toute nature se déversent et à partir duquel les données sont ensuite puisées et structurées a posteriori.

4) Big data et Intelligence artificielle commencent à trouver leur place et à montrer leur pertinence en médecine humaine, quels enjeux ces nouvelles technologies représentent elles pour la profession vétérinaire ?

Les bases médicales françaises permettent d’envisager des applications en épidémiologie, avec l’identification des facteurs de risque, en pharmaco-vigilance avec l’identification des effets indésirables de certains médicaments, en clinique avec une aide au diagnostic et en thérapeutique avec la personnalisation des traitements, notamment en cancérologie. En pratique, ces bases sont réservées aux agences sanitaires et organismes publics de recherche, ce qui restreint le champ d’investigation. En 2016, 50 chercheurs ont accédé à la base du SNIIRAM (Système national d’information inter-régimes de l’Assurance maladie), c’est beaucoup et c’est en même temps ridicule à côté de la multitude des enjeux médico-sanitaires qui concernent les citoyens.

Des applications similaires sont évidemment envisageables en médecine vétérinaire, avec quelques restrictions liées à un plus faible niveau d’informations disponibles par patient, notamment l’absence  de séquençage individuel complet du génome. Cependant le frein actuel est l’absence de mise en réseau des données médicales vétérinaires. Pour bénéficier de cette manne technologique, la profession doit commencer par s’organiser autour d’une mutualisation des données médicales anonymisées. Par ailleurs elle doit faire valoir ses besoins et ses exigences pour des applications « clés en main » dont elle garde le contrôle.

5/ Pensez-vous que la formation initiale des vétérinaires les prépare suffisamment à l’arrivée d’un nouveau mode d’exercice lié à ces évolutions technologiques ?

Je pense qu’il s’agit essentiellement d’un problème de culture. La profession est une petite corporation qui, pendant longtemps, n’a pas éprouvé la nécessité de se fédérer autour d’objectifs communs. L’évolution vers plus de partage et vers le regroupement de structures d’exercice pour mutualiser les ressources, permet d’envisager, à terme, une mutualisation de l’information, source de richesse pour la profession. En revanche l’information est une ressource sensible qui intéresse aussi les services marketing des laboratoires pharmaceutiques et les compagnies d’assurances de santé animale. Peut-être est-il temps de se faire confiance et d’envisager une coopération éclairée entre ces différents acteurs dans une stratégie gagnant-gagnant encadrée? Aujourd’hui le vétérinaire praticien est le seul à ne pas monétiser l’information qu’il génère.

6/ Comment les accompagner afin qu’ils ne se sentent pas menacés par la révolution numérique, mais qu’ils en fassent un atout dans leur pratique au quotidien ?

La réponse à cette question est un roman fleuve qui n’est pas encore écrit. La révolution numérique dépasse très largement le cadre de la profession. Il s’agit essentiellement d’une mise en réseaux de plus en plus dense et continue des individus avec l’instauration de mémoires collectives et privées où sont stockés toute l’information numérisable et les comportements des acteurs du réseau. La réelle menace est la désinformation avec plus de 80% de non information sur le net.

Pour un praticien, la menace reste modérée, dans le cadre de son domaine de compétence. Par ailleurs, la révolution numérique est une opportunité pour améliorer la qualité et l’étendue de son domaine de compétence, avec entre autres, l’information des réseaux professionnels, l’e-learning, la communication interactive entre confrères, le recueil de données issues d’objets connectés, la mise en place de médecine basée sur les preuves, ces preuves étant contenues dans les fichiers médicaux de la profession, l’aide au diagnostic, notamment en imagerie, la mise en place d’un business basé sur les preuves… L’enseignement pourrait introduire des bases pour mieux appréhender ce qui se cache derrière l’exploitation de données avec un volet médical et un volet business.

La révolution numérique affecte principalement le comportement des consommateurs, donc des propriétaires d’animaux. Le ZMOT (Zero Moment Of Truth) est un concept marketing introduit par Google en 2011 qui définit une période dans le processus d’achat du consommateur où celui-ci commence par se renseigner sur internet à propos du produit. Ce produit est bien entendu le vétérinaire qu’il va consulter, le pourquoi il va consulter, la solution qu’il attend du vétérinaire. Ensuite classiquement, survient le premier moment de vérité, lorsque le client accepte le devis. Enfin, après la conclusion de la « vente », le processus se poursuit lorsque le client rentre chez lui, par le second moment de vérité. Il s’agit de l’évaluation sur internet de la solution proposée, de la perception personnelle de l’efficacité et du rapport coût/bénéfice de la solution proposée et parfois d’une demande complémentaire d’informations. Cette phase est primordiale dans le processus de fidélisation du client et elle peut se raccourcir lorsque le client consulte internet de retour dans sa voiture ou en salle de consultation ! Est-ce une menace ? C’est en tout cas une opportunité pour la profession d’englober la dimension marketing dans l’exercice et de développer des outils, encore une fois mutualisés, pour soutenir le praticien dans cette pratique chronophage.

En ce qui concerne les réseaux sociaux ils sont incontournables, notamment pour le recrutement. En effet  la génération C (Communication, collaboration, connexion et créativité) qui suit la génération Y est une population communicante grande consommatrice de réseaux sociaux. En revanche un positionnement marketing des structures d’exercice vétérinaire sur les réseaux sociaux est une stratégie qui doit être bien évaluée a priori et a posteriori.