• Tout d’abord, peux-tu nous présenter rapidement ton parcours?

Je suis sorti de l’ENVL en 85, puis j’ai fait 17 ans de pratique dans le Charolais. En 2003, je suis rentré chez Merial comme responsable technique vaccins Ruminants et en 2005, à la suite d’une réorganisation interne, je suis devenu directeur de la business unit ruminants et équine France. Ca a été le grand plongeon pour moi : j’ai vraiment découvert le monde de l’entreprise à ce moment là (management, planification budgétaire, gestion de la relation clients, …). J’ai quitté Mérial fin 2014 pour créer ma propre structure de consultant et faire bénéficier entre autres les praticiens de l’expérience que j’avais pu acquérir. Depuis 3 ans, j’accompagne les cliniques vétérinaires sur le développement de nouveaux services, le management, la relation clients, et la formation sur ces thématiques, ce qui est très intéressant parce je suis persuadé que les vétérinaires gagneront sur tous les plans (personnel et professionnel, en particulier dans la relation entre associés) à être mieux formés en management et en gestion de la relation humaine. Il faut dire que je suis passionné par les vétos, autant par les canins que par les ruraux et que je rêve dans un monde idéal de repartir un jour en clientèle, pour “boucler la boucle” en quelque sorte.

 

  • Quels sont les grands enjeux de la profession dans les quinze années à venir?

D’abord, il me semble important de maintenir le couplage prescription- délivrance parce que le médicament est le prolongement naturel de l’acte de diagnostic. Il implique aussi une responsabilité totale du praticien qui maîtrise tout de A à Z, avec au final un impact  positif pour le propriétaire d’animal. Et enfin parce qu’évidemment, il est une source de revenu pour l’entreprise vétérinaire. Il est primordial que notre profession soit en mesure de démontrer en permanence la pertinence du modèle français. L’ouverture du marché européen avec la réglementation européenne concernant la libre circulation des médicaments et des ordonnances dématérialisées est une autre épée de Damoclès à gérer. Le risque est de faire du médicament un objet manufacturé comme un autre, ce qui serait délétère.

Ensuite, je dirais que la révolution numérique est un autre enjeu majeur. Elle a déjà commencé avec les capacités de communication de la clinique sur les réseaux sociaux, les appareils radiologiques numériques et les scanners.  Avec l’arrivée des objets connectés, nous allons connaître une phase de changement encore plus rapide que ce que nous avions connu jusqu’à présent. Nous allons changer de métier avec l’avènement de la médecine prédictive personnalisée, de plus en plus plébiscitée par les clients. Celui qui aura accès aux données en premier et qui pourra donc intervenir en priorité aura gagné ce marché. Le vétérinaire doit en avoir conscience et faire en sorte d’être le destinataire des données générées..

Un autre enjeu majeur à mon sens est le le développement de la gestion d’entreprises qui passe par deux aspects essentiels : le management des salariés et la gestion de la relation client. Aujourd’hui, la taille des cliniques augmente, les attentes des salariés sont différentes, les clients sont de plus en plus exigeants et il faut savoir gérer toutes ses problématiques.

Enfin, il me semble que l’adéquation du numerus clausus aux besoins est également l’un des enjeux de demain. Je soulignerai l’importance d’un facteur qui me semble trop peu pris en compte : le temps de travail. Le jeune vétérinaire ne travaillera pas autant en jours travaillés par an que les vétérinaires sortants, il faut donc en tenir compte.

 

  • D’après ce que tu peux constater, quelles semblent être les attentes des jeunes vétérinaires pour le métier de demain ?

C’est une question intéressante car c’est une vraie source d’inquiétude pour moi. J’ai parfois l’impression que des crispations sont en train de se créer parce que les générations ne parlent pas le même langage. Je ne juge aucun des partis : ni les Y, ni les plus anciens, je constate seulement que les attentes des premiers ne sont pas en phase avec la manière dont les seconds les intègrent dans les entreprises.

Je pense que les jeunes vétérinaires ont besoin principalement de deux choses : de sens dans leur travail et de liberté. Ils sont dans une optique “court-termiste” car ils ont peur d’un avenir qui leur semble incertain. Ils cherchent donc du sens et du plaisir dans le travail. Cela a pour moi deux conséquences bénéfiques : la première, c’est l’augmentation du salariat qui va donner des modèles de structures plus faciles à manager et la seconde, c’est la séparation vie perso-vie pro qui va permettre de vivre un métier de manière plus équilibrée et de ne pas arriver en fin de carrière essoufflé et écoeuré par son travail.

Un problème persiste cependant, c’est le manque d’adéquation entre les attentes des jeunes vétérinaires qui ne sont parfois pas en phase avec la réalité du métier et qui peuvent donner lieu à des déceptions. L’image idéalisée du vétérinaire renvoyée par la société et par les médias est un risque important de déception lorsque les jeunes diplômés se confrontent à la réalité du métier de praticien de terrain. La place fondamentale du propriétaire, toujours  entre le véto et l’animal devrait aussi mieux être intégré dans le cursus universitaire. Ce sont là des enjeux professionnels décisifs pour mieux sélectionner et former les étudiants et limiter ainsi les déçus de la profession.

 

  • Très concrètement, quel genre d’impact la révolution numérique pourrait-elle avoir sur notre métier au quotidien?

La révolution numérique est déjà en route et elle va s’accélérer. Elle va créer des opportunités notamment avec le développement des objets connectés. Le vétérinaire va devenir garant de la bonne santé à distance et plus seulement soignant de l’animal malade, ce qui constitue un changement énorme. De nouveaux modèles sont à créer en la matière aussi bien en canine qu’en production organisée

Ces transformations profondes peuvent générer des inquiétudes, avec en tête de liste l’ubérisation de la profession qui irait de paire avec une déréglementation. C’est pourquoi il est important que les vétos se recentrent sur le métier initial, à savoir les actes et les services plutôt que sur les produits et la vente de médicaments. Le vétérinaire doit prendre les créneaux qui le concernent et notamment celui de la création de nouveaux services grâce aux objets connectés, sinon, quelqu’un le prendra à sa place. Cela demande de gérer le changement et de sortir de sa zone de confort.

 

  • Selon toi, y a-t-il des risques pour notre profession dans les années à venir? Quels seraient-ils?

Oui,  il y a bien entendu des risques. Le premier, c’est de rester dans un vieux schéma et de ne pas mesurer l’ampleur du bouleversement en cours. Le risque serait alors de ne pas s’adapter au monde actuel et de rater le tournant.

Le second risque me semble être l’ubérisation totale de la profession, une déréglementation au niveau des exigences en terme de formation initiale ce qui s’accompagnerait d’une diminution de la qualité de notre formation et donc des soins prodigués ainsi que d’une paupérisation de l’ensemble des vétérinaires.

Le dernier risque auquel je pense est l’éclatement de la profession. Aujourd’hui, il reste une certaine unité de la profession qu’il va être difficile de conserver. Il faut donc veiller à trouver des solutions qui conviennent aussi bien aux petites structures qu’aux gros centres hospitaliers, ou aux entreprises très structurées travaillant en réseaux ou en grappes locales

 

  • Quelles sont les forces des vétos dans un monde qui bouge?

Ils en ont plein, et n’en sont pas toujours conscients ! Je pense en premier à leur extraordinaire capacité à s’adapter. Ils l’ont toujours fait, surtout dans le développement de nouveaux services adaptés à la demande : la canine dans les campagnes, la radio, le petfood, le laboratoire en interne et j’en passe. Le seul bémol, c’est qu’aujourd’hui, tout va plus vite et que les vétérinaires, habitués à gérer des urgences, ont un petit peu tendance à attendre que l’urgence tombe pour réagir. Il va falloir qu’ils apprennent à anticiper un peu plus qu’avant.

Je vois aussi la place grandissante de l’animal dans la société comme un atout de taille pour l’avenir car le vétérinaire y a tout son rôle à jouer. Les créneaux du bien être animal et la relation homme animal sont des créneaux porteurs. De plus, le capital image du véto est encore extraordinairement positive. Les valeurs de dévouement, de compétence et d’empathie avec l’animal sont bien présentes et sont une de leurs grandes forces.

Pour conclure, je vais souligner que l’initiative Vetfuturs illustre parfaitement la force individuelle et collective des vétérinaires dans un monde en pleine mutation, la volonté de s’adapter non par la contrainte mais par l’anticipation Cela me semble très positif.