par Annick VALENTIN-SMITH*

L’Université d’été de la e-santé accueillait le 6 Juillet à Castres, deux sessions consacrées à la e-santé animale autour des questions de savoir pourquoi et comment le digital va modifier l’écosystème de la santé animale dans les prochaines années. Si des progrès ont déjà été réalisés grâce à des solutions digitales originales et innovantes, le marché émerge à peine et il va bouleverser les rapports existants entre les professionnels de la santé animale, les animaux et leurs propriétaires.

La question animale gagne aujourd’hui en médiatisation et en visibilité, mais reste encore débattue entre diverses approches, et son devenir est incertain puisque soumis aux aléas sociologiques et économiques. Sa gestion sera-t-elle pacifiée ou conflictuelle ? Ce thème a été débattu en envisageant cinq scénarios prospectifs pour les quinze prochaines années :

  • Un rapport économe à l’animal
  • L’animal intégré
  • Les animaux comme variable d’ajustement
  • L’animal idéalisé et exfiltré
  • Une question animale éclatée

On peut remarquer que seul le 2ème scénario envisage un avenir où les animaux sont plus présents, plus nombreux, plus visibles et interagissent avec l’homme, sans conflits croissants. Ces scénarios ont été récemment publiés dans Le rapport homme-animal : cinq scénarios à l’horizon 2030, Analyse n° 95, novembre 2016 (http://www.agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/analyse951611.pdf).

On constate néanmoins à ce jour qu’en parallèle du courant d’humanisation du marché des animaux de compagnie se développent un peu partout dans le monde des services concernant la santé et le bien-être. Cette évolution questionne la place que le chat et le chien prennent dans nos sociétés avec la part croissante des soins que leurs maîtres leur apportent au-delà de leur alimentation. Ainsi de nouveaux produits et services (géolocalisation, systèmes de suivi d’activité, surveillance, gamelles connectées, …) font leur apparition aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, ce qui participe à la réflexion de la profession vétérinaire sur son futur.

L’animal communicant

Les technologies du numérique viennent augmenter les capacités de connaître, de suivre, d’interpréter et donc de gérer les données issues des animaux. En passant à un modèle de traitement des données en continu basé sur un triptyque : information (disponible à tous potentiellement) / produits (diagnostic, médicament, dispositif) / services (vétérinaire), il doit en résulter une amélioration de la qualité des soins, une médecine vétérinaire plus prédictive, un meilleur suivi des traitements et des effets indésirables, et aussi une évaluation en continu des médicaments (pharmacovigilance). C’est l’entrée dans l’ère de la médecine des 4 P : préventive, prédictive, personnalisée et participative. Grâce aux capteurs dont il sera équipé, l’animal jusqu’à présent muet va devenir communicant et pouvoir livrer des données objectives à son propriétaire et à son vétérinaire. Par ailleurs, la présence de capteurs dans les élevages va permettre la traçabilité et la transparence que les consommateurs demandent : moins de défiance et plus de confiance dans les méthodes d’élevage. Pour l’industrie vétérinaire, le numérique modifie profondément et modifiera encore davantage les modèles économiques ainsi que les relations avec les clients.

Vetfuturs France

Face à ces changements majeurs, il est apparu nécessaire que la profession vétérinaire prenne le temps de la réflexion en analysant le contexte dans lequel elle évolue aujourd’hui pour préparer et créer son avenir plutôt que de le subir. C’est ainsi qu’est né en 2016 le projet Vetfuturs France porté par le Conseil national de l’Ordre et le SNVEL. La profession vétérinaire évolue dans un monde en pleine mutation. Le temps s’est accéléré, les progrès scientifiques et techniques sont foudroyants, les informations arrivent en masse et instantanément. Le vétérinaire fait face à des clients dont les valeurs ont changé. Il doit en permanence adapter son savoir-faire, son savoir être dans un environnement économique instable. L’avenir qui semblait assuré pour des décades il y a vingt ans est désormais beaucoup plus imprévisible et incertain. Des questions se posent pour la profession : A qui appartiennent les data ? Quid du big data ? Et du smart data ? Va-t-on vers une « ubérisation » de la profession ? L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer le vétérinaire ou peut-elle enrichir le contenu de sa fonction ? Ainsi, la question n’est pas, « Vais-je subir une disruption ? », mais « Quand vais-je la subir ? », et « Sous quelle forme et comment vais-je être affecté ? ». La journée du 10 novembre 2017, consacrée à Vetfuturs, lors du Congrès ordinal de Nancy tentera de répondre à ces questions.

Crises sanitaires

L’actualité récente a montré que les crises sanitaires animales sont une menace majeure pour la santé des animaux mais aussi pour la santé humaine. Les solutions digitales ont permis de renforcer les systèmes d’alerte et la gestion des crises sanitaires en permettant la diffusion rapide et large des informations dès la détection d’un foyer suspect. Cette détection des foyers est plus précoce, la transmission des données entre les différents maillons de la chaîne est plus sûre et plus rapide, et notamment la mise en commun des données entre les différents pays et, dans les zoonoses récentes, entre les instances santé humaine et santé animale (Organisation mondiale de la santé animale – OIE et Organisation mondiale de la santé -OMS). Quelles sont les solutions digitales actuellement sur le marché à vocation santé pour les animaux ?

Digital et santé des bovins

Le concept d’élevage de précision émerge depuis plusieurs années, notamment dans les exploitations bovines. Son développement s’explique par la disponibilité de nouvelles technologies dans les domaines de la microélectronique, de l’informatique, des télécommunications et des nanotechnologies, mais aussi par le besoin des éleveurs d’accroître la productivité et l’efficience de leurs élevages. L’élevage de précision est utilisé en élevage bovin laitier pour le pilotage de l’alimentation, la détection des troubles infectieux et métaboliques et/ou la surveillance des évènements liés à la reproduction. L’élevage bovin laitier est très connecté puisque 70% des éleveurs de vaches laitières sont connectés, et 90% des exploitations importantes sont connectées. Ce chiffre a doublé depuis 2010. Une enquête réalisée en 2015 auprès de 772 éleveurs laitiers a montré que le frein principal à l’adoption de l’élevage de précision est le coût de cet investissement, alors que le gain en confort de travail et en confort de vie personnelle sont les principales motivations. Les résultats sont connus et parlent d’eux-mêmes : pour la détection des chaleurs chez la vache laitière, l’éleveur les détecte dans 50 % des cas, les solutions connectées dans 80% des cas et on arrive à près de 100 % lorsque l’éleveur s’associe aux capteurs. La limite n’est pas le capteur mais le traitement des données qu’il produit et surtout sa transformation en information pertinente. Les bénéfices financiers ne sont pas évidents mais ces solutions peuvent permettre que se maintiennent des productions animales et pourraient même rendre le métier d’éleveur plus attractif.

Digital et santé des chevaux

La filière équine attire depuis quelques années de nombreuses start-ups. Un cardio-fréquencemètre embarqué, un livret de santé dématérialisé ou un chatbot vétérinaire, quelle utilité pour un cheval ? La filière équine s’approprie les nouveaux outils du numérique pour améliorer le bien-être, la santé et la performance des équidés. Les facteurs clés de succès pour le déploiement de la e-santé dans la filière équine sont maintenant bien identifiés. Les intégrer dès le départ est indispensable : penser usage plutôt que technologie, ne pas oublier les hommes (propriétaires, vétérinaires,… ), intégrer la règlementation et trouver un modèle économique viable. Et surtout, ne pas vouloir faire du cheval un animal bionique !

De nouvelles solutions arrivent. Les animaux peuvent être équipés de nombreux capteurs qui mesurent leur activité, leur température et bien d’autres paramètres biologiques. Les données capturées vont se transformer grâce aux algorithmes en informations pertinentes et vont permettre d’alerter. Des opportunités existent et le marché se développe à grand pas. Il y a de fortes attentes et les prix devraient être revus à la baisse. Si la législation et la règlementation ne sont pas aussi poussées qu’en santé humaine, les données de santé animale ne sont pas soumises aux mêmes contraintes. Bien que la demande des propriétaires soit forte, l’achat n’est encore que très rare et l’utilisation souvent très limitée dans la durée. La caution des vétérinaires serait un levier puissant. Gadget ou utile ?  Il n’en reste pas moins que le premier frein à l’utilisation large de ces solutions reste de très loin leur fiabilité. Faut-il une règlementation ? Ou des essais cliniques ? Un label de qualité ? Toutes ces questions restent posées, mais des solutions sont déjà trouvées : le digital et la santé animale ont démontré leur synergie.

 

Pour en savoir plus

Et vous pourrez retrouver toutes les interventions de l’université d’été de Castres sur la e-santé dans leur intégralité en vidéo dans quelques semaines sur le site TV-esante.com.

 

* Annick VALENTIN-SMITH, vétérinaire et titulaire d’un MBA digital, est la responsable et la co-animatrice du programme de l’Université d’été sur la e-santé animale.